Le Ravissement du style: sémiostylistique pour une réception physiologique de l’art verbal. Par Cécile Laborde.

Le Ravissement du style: sémiostylistique pour une réception physiologique de l’art verbal.... Cet ouvrage est issu d’une thèse de doctorat, soutenue en 2012 et dirigée par le stylisticien Georges Molinié. Cécile Laborde inscrit son travail ‘dans la lignée de la théorisation’ de ce dernier et part du ‘postulat que l’art n’existe qu’en effet, c’est-à-dire que l’objectalité de l’art en soi n’existe pas: elle est construite par le récepteur, pour qui se produit à réception quelque chose de l’ordre d’une émotion plus ou moins intense, ou rien’ (p. 12). Laborde ajoute que ‘l’art se manifeste intégralement en sensations’ (p. 13; je souligne) et en réactions psychosomatiques. Après cette double déclaration potentiellement intéressante bien qu’excessive, elle reprend de Molinié le terme d’‘artistisation’ pour faire référence à la réussite de la rencontre entre œuvre et récepteur, opposée à la ‘désartistisation’, qui correspond à ‘l’absence de montée d’émotion véritable à réception’ (p. 14). Tout va ensuite s’organiser autour de cette idée que l’art n’existe qu’au moment où le récepteur éprouve des émotions et, idéalement, sent ‘en lui se déclencher un séisme aussi enthousiasmant et dévastateur que celui qui peut se vivre dans la rencontre sexuelle’ (p. 21). Cette perspective va conduire à une démarcation entre les bons lecteurs (qui savent accéder à la jouissance textuelle, assimilée à un état de nature sexuelle) et les autres, qui n’y arrivent pas. Nous ne sommes pas dans le registre du débat et de l’échange critique: soit le lecteur est capable des émotions justes, c’est-à-dire que le ‘ravissement’ a lieu en lui sous l’effet des bons textes (car, parmi les textes, il y a aussi les mauvais, ceux qui n’y arrivent pas), soit on est condamné à la ‘désartistisation’. Cette théorie de la réception s’élabore ensuite sur la base d’une définition du pornographique comme style, soit le style le plus apte à provoquer des effets de jouissance, fascination, vertige et hallucination. Bientôt, le style pornographique devient le style absolu (que la thématique du texte soit sexuelle ou non) et ‘l’effet de jouissance, qui captive et ravit le lecteur, est l’effet par excellence que cherche à atteindre toute la littérature’ (p. 144). De telles affirmations se font dans un ouvrage qui porte sur une portion infime de ‘toute la littérature’, du point de vue aussi bien historique que géographique. Bien sûr, les œuvres partiellement analysées sont remarquables, telles qu’elles ont été écrites par Marguerite Duras, Pierre Klossowski, Claude Estéban et d’autres. Mais pourquoi vouloir user d’un tel autoritarisme pour mettre en évidence leur force? Alors que Laborde possède manifestement les moyens de proposer des analyses riches et pertinentes, elle en vient souvent à décréter que tel passage réussit ou échoue à produire les effets de vertige qu’elle recherche et qu’elle universalise en un objectif unique et général. Il en ressort un dogmatisme qui s’avère peu convaincant au vu, d’une part, de la myriade d’œuvres qui ne correspondent pas à ses critères d’efficacité artistique et, d’autre part, de la diversité des réceptions possibles de ‘la littérature’ selon les périodes et les contextes socioculturels. © The Author 2017. Published by Oxford University Press on behalf of the Society for French Studies. All rights reserved. For Permissions, please email: journals.permissions@oup.com http://www.deepdyve.com/assets/images/DeepDyve-Logo-lg.png French Studies Oxford University Press

Le Ravissement du style: sémiostylistique pour une réception physiologique de l’art verbal. Par Cécile Laborde.

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Publisher
Oxford University Press
Copyright
© The Author 2017. Published by Oxford University Press on behalf of the Society for French Studies. All rights reserved. For Permissions, please email: journals.permissions@oup.com
ISSN
0016-1128
eISSN
1468-2931
D.O.I.
10.1093/fs/knx224
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Abstract

Cet ouvrage est issu d’une thèse de doctorat, soutenue en 2012 et dirigée par le stylisticien Georges Molinié. Cécile Laborde inscrit son travail ‘dans la lignée de la théorisation’ de ce dernier et part du ‘postulat que l’art n’existe qu’en effet, c’est-à-dire que l’objectalité de l’art en soi n’existe pas: elle est construite par le récepteur, pour qui se produit à réception quelque chose de l’ordre d’une émotion plus ou moins intense, ou rien’ (p. 12). Laborde ajoute que ‘l’art se manifeste intégralement en sensations’ (p. 13; je souligne) et en réactions psychosomatiques. Après cette double déclaration potentiellement intéressante bien qu’excessive, elle reprend de Molinié le terme d’‘artistisation’ pour faire référence à la réussite de la rencontre entre œuvre et récepteur, opposée à la ‘désartistisation’, qui correspond à ‘l’absence de montée d’émotion véritable à réception’ (p. 14). Tout va ensuite s’organiser autour de cette idée que l’art n’existe qu’au moment où le récepteur éprouve des émotions et, idéalement, sent ‘en lui se déclencher un séisme aussi enthousiasmant et dévastateur que celui qui peut se vivre dans la rencontre sexuelle’ (p. 21). Cette perspective va conduire à une démarcation entre les bons lecteurs (qui savent accéder à la jouissance textuelle, assimilée à un état de nature sexuelle) et les autres, qui n’y arrivent pas. Nous ne sommes pas dans le registre du débat et de l’échange critique: soit le lecteur est capable des émotions justes, c’est-à-dire que le ‘ravissement’ a lieu en lui sous l’effet des bons textes (car, parmi les textes, il y a aussi les mauvais, ceux qui n’y arrivent pas), soit on est condamné à la ‘désartistisation’. Cette théorie de la réception s’élabore ensuite sur la base d’une définition du pornographique comme style, soit le style le plus apte à provoquer des effets de jouissance, fascination, vertige et hallucination. Bientôt, le style pornographique devient le style absolu (que la thématique du texte soit sexuelle ou non) et ‘l’effet de jouissance, qui captive et ravit le lecteur, est l’effet par excellence que cherche à atteindre toute la littérature’ (p. 144). De telles affirmations se font dans un ouvrage qui porte sur une portion infime de ‘toute la littérature’, du point de vue aussi bien historique que géographique. Bien sûr, les œuvres partiellement analysées sont remarquables, telles qu’elles ont été écrites par Marguerite Duras, Pierre Klossowski, Claude Estéban et d’autres. Mais pourquoi vouloir user d’un tel autoritarisme pour mettre en évidence leur force? Alors que Laborde possède manifestement les moyens de proposer des analyses riches et pertinentes, elle en vient souvent à décréter que tel passage réussit ou échoue à produire les effets de vertige qu’elle recherche et qu’elle universalise en un objectif unique et général. Il en ressort un dogmatisme qui s’avère peu convaincant au vu, d’une part, de la myriade d’œuvres qui ne correspondent pas à ses critères d’efficacité artistique et, d’autre part, de la diversité des réceptions possibles de ‘la littérature’ selon les périodes et les contextes socioculturels. © The Author 2017. Published by Oxford University Press on behalf of the Society for French Studies. All rights reserved. For Permissions, please email: journals.permissions@oup.com

Journal

French StudiesOxford University Press

Published: Jan 1, 2018

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